Romance à l’Alhambra

Un livre, un opéra : Chateaubriand, Cherubini

La Maison de Chateaubriand consacre pour la première fois une exposition temporaire aux Aventures du dernier Abencerage, écrit par François-René de Chateaubriand en 1810, alors qu’il vit à la Vallée-aux-Loups.

Le roman raconte une histoire d’amour contrariée entre une chrétienne et un Maure de la tribu des Abencerages à Grenade au début du XVIe siècle. En situant son roman dans l’Espagne du lendemain de la Reconquista, Chateaubriand s’essaie au genre de la littérature mauresque, dont on trouve des exemples dès le XVIe siècle. S’il ne crée pas entièrement l’histoire et les personnages, il livre cependant une brillante contribution à un thème déjà existant.

L’exposition présente le roman de Chateaubriand et ses sources, ainsi que des œuvres inspirées par les Abencerages, que ce soit dans le domaine des beaux-arts ou à l’opéra. Une place importante est faite aux illustrateurs de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle.

C’est aussi l’occasion de découvrir des archives inédites du compositeur Luigi Cherubini, né il y a 260 ans ; ses descendants ont en effet retrouvé des documents qui portent un éclairage nouveau sur l’auteur de l’opéra Les Abencerages.

La plupart des œuvres et des documents présentés sont montrés au public pour la première fois. Nous remercions les institutions, ainsi que le baron Régis de Benoist de Gentissart, qui ont accepté de concourir à cette exposition par des prêts.

 

L’antériorité et les sources d’inspiration des Aventures du dernier Abencerage de Chateaubriand

C’est à son retour de son voyage jusqu’à Jérusalem, alors qu’il s’arrête à Grenade, que Chateaubriand imagine Les Aventures du dernier Abencerage. Il s’inspire de sa passion amoureuse pour Natalie de Noailles et des combats qui opposèrent les derniers Maures et les troupes des monarchies catholiques espagnoles.

Cet affrontement au temps de la Reconquista est alors connu par le récit de Ginés Perez de Hita, un poète espagnol qui, en 1597, écrit une Histoire des guerres civiles de Grenade. L’ouvrage est traduit en français une première fois en 1608. Madame de Lafayette s’en inspire pour écrire son roman Zayde en 1671. Puis, c'est au tour de Jean-Pierre Claris de Florian avec Gonzalve de Cordoue, en 1791.

Le thème de l’histoire d’amour entre une chrétienne et un musulman inspire également Sophie Cottin qui publie Mathilde ou l’histoire des croisades en 1805.en Malek et Mathilde, les personnages de Sophie Cottin, sont très présents dans l’art de la première moitié du XIXe siècle; à tel point que l’on peut facilement les confondre avec Aben-Hamet et Blanca, les personnages de Chateaubriand.

Toutefois si l’œuvre de Chateaubriand se déroule à Grenade, celle de Cottin a pour cadre la Terre sainte et les croisades.

Ces œuvres témoignent du goût pour l’exotisme et l’Histoire au début du XIXe siècle.

Ginès Perez de Hita (entre 1540 et 1550 – 1619 ?, Espagne)

Ginès Perez de Hita est un auteur andalou de la seconde moitié du XVIe siècle, surtout célèbre pour son Historia de los bandos de Abencerrajes y Zegríes o Guerras civiles de Granada. Connu en France sous le titre Histoire des guerres civiles de Grenade, cet ouvrage est très célèbre jusqu’au début du XIXe siècle. Quand on aimait lire des romans du passé, on lisait Perez de Hita. Le succès de son œuvre est tel que l’on veut l’imiter, ce qui donne naissance au genre du roman hispano-mauresque.

L’histoire de l’Espagne fournit alors des motifs associant l’exotisme de l’Orient à des aventures chevaleresques dont on maîtrise la véracité des enchaînements historiques.

Ginès Perez de Hita est à la fois un écrivain et un témoin. Il participe par exemple à la guerre des Alpujarras qui oppose, de 1569 à 1571, les troupes du roi d’Espagne aux morisques, des musulmans d’Espagne convertis au catholicisme. C’est probablement de cette expérience militaire qu’il tire l’inspiration pour son livre écrit en 1597. Il y raconte la vie et les mœurs à la cour de Grenade dans sa première partie et des événements inspirés de sa vie dans la seconde.

Plusieurs fois traduit et réédité, son ouvrage fait très longtemps référence.

Madame de Lafayette (1634 – 1693, Paris)

Madame de Lafayette est une femme de lettres du XVIIe siècle. Issue d’une famille d’aristocrates introduite à la cour, elle fréquente les salons littéraires de son temps, tel celui de la Marquise du Plessis-Bellière ou de Madeleine de Scudéry. Intime de Madame de Sévigné, Madame de Lafayette est aujourd’hui connue pour la Princesse de Clèves (1678). Mais elle est aussi l’auteur de Zayde.

Madame de Lafayette écrit durant un siècle qui voit un rapprochement entre la France et l’Espagne. Le mariage de Louis XIII avec Anne d’Autriche, la fille du roi d’Espagne, introduit la culture hispanique à la cour de France. Or, Madame de Lafayette est, à l’âge de 16 ans, la demoiselle d’honneur de la reine Anne d’Autriche. Baignée dans un tel contexte, elle lit l’ouvrage de Perez de Hita et en conçoit Zayde en 1671.

L’histoire se passe au Xe siècle en Andalousie, cinquante ans après la grande invasion des Maures. Consalve, fils d’un des plus grands comtes de Castille, recueille la jeune Zayde, fille d’un prince musulman, à la suite d’un naufrage. Ils ne parlent pas la même langue et pourtant s’éprennent l’un de l’autre. Alors qu’il trouve enfin un interprète qui parle sa langue, Zayde disparaît. Désespéré, Consalve part à sa recherche alors que tout les sépare : la religion, la guerre et leurs pères.

« Sa Princesse de Clèves et sa Zaïde furent les premiers romans où l’on vit les mœurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles décrites avec grâce. Avant elle, on écrivait d’un style ampoulé des choses peu vraisemblables. » (Voltaire, Le Siècle de Louis XIV.)

Jean Pierre Claris de Florian (1755, Sauve – 1794, Sceaux)

Protégé de Voltaire, Florian est l’un des familiers du château de Sceaux. Auteur dramatique, romancier, poète, il est célèbre pour ses fables. Si on ne connaît plus aujourd’hui que celles de La Fontaine, Florian est pourtant applaudi comme un des plus grands fabulistes de la littérature française.

Il est né en 1755 d’une mère espagnole, ce dont il se souviendra dans un ouvrage qui sera publié à titre posthume, La jeunesse de Florian, ou mémoires d’un jeune Espagnol. Hispanophone, on lui doit la traduction en français, vers 1789, du Don Quichotte de Miguel de Cervantès, publiée à titre posthume.

Son roman Gonzalve de Cordoue ou Grenade reconquise (1791) se passe au milieu du XVe siècle, dans l’Alhambra de Grenade, et oppose deux tribus maures – les Abencerages et les Zégris. Almanzor est amoureux de la princesse Noraïme, tous deux Abencerages. Alemar, chef des Zégris, aussi amoureux de la princesse, complote contre Almanzor, mais celui-ci est sauvé par son ennemi, le général espagnol Gonzalve de Cordoue. On y retrouve de nombreux thèmes proches de ceux de Chateaubriand.

Gonzalve de Cordoue ou Grenade reconquise sera adapté à l’opéra par Cherubini.

Sophie Cottin (1770 – 1805, Paris)

Sophie Cottin est un des écrivains les plus célèbres de son temps. Dénoncée comme aristocrate au club des Jacobins, elle subit la Révolution française de plein fouet. Veuve et endeuillée, elle se retire du monde pour se consacrer à la littérature.

Ses romans ont pour titre Claire d’Albe, Malvina, Amélie Mansfield ou Mathilde, et mettent en scène des héroïnes sensuelles, des jeunes femmes qui découvrent l’amour passion.

Mathilde ou l’histoire des Croisades est son dernier roman, publié en 1805. L’histoire se déroule au XIIe siècle durant la IIIe croisade. Sophie Cottin y raconte les amours malheureux de Mathilde, sœur de Richard Cœur de Lion, novice dans un couvent anglais, et de Malek-Adhel, frère de Saladin, qui la retient prisonnière avant d’en tomber amoureux. Malek et Mathilde, un musulman et une chrétienne, sont deux personnages qui rappellent Aben-Hamet et Blanca de Chateaubriand. Si l’action se passe en Terre sainte et pas à Grenade, et donc que l’orientalisme des deux romans diffère, les points de comparaison entre les deux couples sont tels que l’on peut être amené à les confondre. En tous les cas, Mathilde ou l’histoire des Croisades témoigne de l’importance du thème de l’amour impossible entre chrétien et musulman.

Le voyage de Chateaubriand à Jérusalem

Le titre complet de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem précise que Chateaubriand revint « par l’Égypte, la Barbarie et l’Espagne ». Son récit s’achève cependant par une septième partie intitulée « Voyage de Tunis et retour en France » dans laquelle on est surpris de découvrir que la partie espagnole du voyage n’est quasiment pas traitée, sinon par sept courts paragraphes assimilables à des prises de notes.

Dans sa préface, Chateaubriand priait de lecteur « de regarder cet Itinéraire moins comme un voyage que comme des Mémoires d’une année de sa vie » ; il change cependant de parti pris lorsqu’il relate son passage à Tunis.

La raison qu’il nous donne est d’y avoir vécu « absolument comme en France » ; et cette raison est suffisante pour qu’il ne veuille plus suivre les dates de son journal. Ce sentiment de ne pas avoir été dépaysé alors qu’il était en terre étrangère lui rappelle une expérience comparable qu’il vécut dans le Nouveau Monde et qu’il relate dans son Voyage en Amérique et plus tard dans les Mémoires d’outre-tombe. Il s’agit de sa première rencontre avec des Amérindiens qu’il découvre alors en train de danser un quadrille à l’occidental. Ce sentiment de la perte de l’authenticité rêvée lui fait se détourner de ce qu’il voit et se réfugier dans ses rêveries. Il préfère donc parler de Saint-Louis et souhaite « Que le récit de la mort de ce prince termine cet Itinéraire ».

Enfin, il sous-entend que la partie dédiée à l’Espagne est déjà écrite. Évoquant un aqueduc antique Chateaubriand ne s’essaie pas à une description mais renvoie le lecteur à un ouvrage qui venait de paraître : « il faut laisser M. de La Borde nous décrire ces monuments dans son beau Voyage." La publication de son Voyage pittoresque et historique de l’Espagne se poursuivra jusqu’en 1820. Chateaubriand avait consacré un compte rendu à la première livraison de l’ouvrage dans le Mercure de France du 4 juillet 1807.

Désillusions, sentiment que le récit avait déjà été porté par d’autres ou secrets désirs qui entourent Grenade de mystères sont au nombre des raisons qui expliquent que l’Espagne est absente de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem; absence qui explique qu’un livre lui soit consacré : Les Aventures du dernier Abencerage.

Une inspiratrice : Natalie de Noailles

Le séjour espagnol de Chateaubriand (du 30 mars au 3 mai 1807) nourrit en effet l’écriture de ce court roman, dans lequel il s’inspire de sa relation avec Natalie de Noailles, qu’il retrouve à Grenade et qui s’incarne dans le personnage de Blanca.

Les Aventures du dernier Abencerage a été écrit en 1810, mais le roman n’est publié que seize ans plus tard, en 1826, dans l’édition des Œuvres complètes (Paris, Ladvocat). Cette œuvre littéraire comporte donc un mystère : pourquoi ce délai de seize ans entre l’écriture et la publication, alors même que dans l’intervalle Chateaubriand en fait des lectures ? Il s’avère que malgré les comptes rendus élogieux dans les journaux, les succès en France, comme à l’étranger, l’écrivain se désole de cette publication de l’Abencerage, qu’il ressent comme une sorte de sacrilège. La raison en réside certainement dans la transposition qu’opère le récit de ses retrouvailles avec Natalie de Noailles à Grenade (« ces jours de séduction, d’enchantement et de délire ») à la fin de son voyage en Orient en 1807.

En plus de Ginès Perez de Hita, Les Aventures du dernier Abencerage doit s’envisager avec le travail mené par Alexandre de Laborde, frère de Natalie de Noailles, qui publie son Voyage pittoresque en Espagne (1806-1820). Et c’est en accompagnant son frère en Espagne que Natalie put rejoindre Chateaubriand à Grenade.

Natalie de Noailles (1774 - 1835)

Natalie de Noailles est la sœur d’Alexandre de Laborde et la fille de Jean-Joseph de Laborde, riche banquier du XVIIIe siècle qui fit bâtir le château de Méréville, resté célèbre pour son parc aménagé par Hubert Robert et que Chateaubriand connaissait bien. Elle épouse en 1790 Charles de Noailles, futur duc de Mouchy.

Au cœur de la tourmente révolutionnaire, elle est emprisonnée et voit mourir sur l’échafaud son père, ainsi qu’une grande partie de sa belle-famille. Libérée en 1794, elle rejoint son mari en Angleterre mais retourne à Paris car celui-ci vit avec sa maîtresse.

En 1805, elle rencontre Chateaubriand avec qui elle vit une liaison passionnée jusqu’en 1812. Déjà fragile, elle perd la raison pendant les Cent-Jours, qui lui rappellent les angoisses vécues sous la Révolution. Elle est internée les vingt dernières années de sa vie.

Alexandre de Laborde (1773 - 1842)

Alexandre de Laborde est le frère de Natalie de Noailles et un ami de Chateaubriand. Acteur politique dans les différents régimes de la première moitié du XIXe siècle, il est aujourd’hui connu pour ses livres de voyages et ses talents d’archéologue. Ses Voyages pittoresques en France, en Espagne et en Autriche sont les œuvres majeures auxquelles il consacre une énorme partie de son temps et de sa fortune.

En 1808, Laborde publie un ouvrage un peu différent : Description des nouveaux jardins de la France et de ses anciens châteaux. Il y fait mention de la maison de Chateaubriand et rend hommage à l’écrivain. Le texte est accompagné d’une gravure de la Vallée-aux-Loups, qui est la plus ancienne représentation que l’on ait de la maison de Chateaubriand.

Les Aventures du dernier Abencerage de Chateaubriand 

La nouvelle se déroule à Grenade, au début du XVIe siècle. Vingt-quatre années se sont écoulées depuis la prise de la ville en 1492 par les rois catholiques et la chute des Maures d’Espagne ; fuyant la Reconquista, les tribus maures du royaume de Grenade se sont dispersées en Afrique : les Abencerages se sont établis dans les environs de Tunis.

Le jeune Aben-Hamet, dernier descendant de cette tribu, se rend dans l’anonymat sur la terre de ses ancêtres. Il s’éprend de Blanca, fille du gouverneur de la ville. Elle est catholique, il est musulman. Ils jurent de s’épouser si l’un embrasse la religion de l’autre. Aben-Hamet est sur le point de le faire quand la révélation de leurs origines l’en empêche : Blanca est descendante du Cid et de la famille des Bivar, qui a vaincu les Abencerages après la conquête de Grenade ; le vieillard tué par l’aïeul de Blanca en défendant ses foyers était le grand-père d’Aben-Hamet.

Après n’avoir été longtemps qu’un volume des Œuvres complètes, Les Aventures du dernier Abencerage est enfin publié à part. À partir de la fin du XIXe siècle, à côté des éditions courantes, de nombreuses éditions de luxe paraissent. Les plus grands éditeurs, comme Édouard Pelletan, demandent à des peintres et graveurs de mettre en image l’histoire d’Aben-Hamet et Blanca.

Chaque livre alors est l’occasion de redécouvrir l’histoire à travers le regard et la sensibilité d’un artiste : les aquarelles expressives de Daniel Vierge (1897), la précision ethnographique des costumes de Gaston Vuillier (1912), le sens de la mise en page chez Schmied (1930) ou les grands traits noirs de Decaris (1948).

Grâce à deux ans d’une politique d’acquisition ambitieuse, menée avec le soutien du Département des Hauts-de-Seine et son regretté président Patrick Devedjian, la Maison de Chateaubriand a pu constituer une collection exhaustive de ces éditions de luxe. Les achats ont en priorité concerné des ouvrages « en feuilles », c’est-à-dire non reliés. Ainsi, les pages peuvent être encadrées durant le temps de l’exposition et reprendre la forme d’un livre sans aucun dommage à l’issue de celle-ci.

Le recueil de gouaches de Daniel Vierge

Artiste espagnol arrivé très jeune en France, Daniel Vierge se fait connaître en donnant des dessins pour le Monde Illustré avant de se consacrer à l’illustration d’ouvrages. On retrouve ses aquarelles gravées sur bois aussi bien pour des textes de Victor Hugo que pour l’Histoire de France de Michelet.

Cependant, à partir de 1879, sa carrière connaît un tournant cruel : atteint d’hémiplégie, Daniel Vierge perd l’usage de sa main droite et doit réapprendre à dessiner de la gauche. L’ouvrage présenté correspond à cette seconde période de sa carrière.

Cet ouvrage rassemble la série complète des quarante-quatre œuvres originales peintes à la demande de l’éditeur Édouard Pelletan pour illustrer Les Aventures du dernier Abencerage. Montée sur onglet, cette suite est soigneusement reliée dans un volume d’exception grâce aux soins de l’éditeur le plus fastueux de la Belle Époque.

Reconnu comme le grand rénovateur de la bibliophilie, Édouard Pelletan est un éditeur-artiste. Son édition de l’Abencerage fait sensation dans le petit monde des bibliophiles, pourtant assez difficile à satisfaire. Il limite le tirage à 400 exemplaires. De la typographie au choix du papier en passant par les illustrations et la façon dont elles accompagnent le texte, rien n’est négligé pour faire du livre de Chateaubriand un chef-d’œuvre de l’édition.

Le regard ethnographique de Gaston Vuillier

Comme Daniel Vierge, Gaston Vuillier est durant longtemps un contributeur du Monde Illustré. En 1912, il est chargé par l’éditeur François Ferroud, qui souhaite proposer une nouvelle version illustrée de l’Abencerage au sein de sa « librairie des Amateurs Ferroud », de créer vingt-deux compositions. Cette édition correspond à l’un des derniers travaux de Vuillier, artiste mais aussi grand voyageur.

Dessinateur connu du grand public et observateur curieux de son époque, Gaston Vuillier se distingue par la rigueur de ses méthodes d’observation. La précision du costume, le sens du détail et la minutie du dessin font de cette édition un chef-d’œuvre de documentation.

Schmied : un Abencerage orientaliste et Art Déco

Cet ouvrage n’est pas le résultat d’une commande d’éditeur, mais celle d’une société de bibliophiles, association dont l’objectif est de faire éditer des livres en veillant à ce qu’un soin particulier soit apporté à la typographie, à la mise en page, à l’illustration, à la qualité du papier et à la reliure.

François-Louis Schmied, issu d’une famille de colons suisses installés en Algérie et revenus à Genève, est un artiste à la sensibilité orientale. C’est un artiste complet, à la fois relieur, typographe et dessinateur. À l’origine de l’ordonnance typographique du livre, il veille à respecter l’équilibre entre l’illustration et le texte. S’inspirant des ouvrages médiévaux, il garde le goût d’un rectangle de texte bien plein, dans lequel les bouts de lignes et les ornements sont comme sertis dans la typographie.

Il n’existe que 140 exemplaires de cet ouvrage, particulièrement soigné.

L’Abencerage sous le regard du graveur Decaris

Peintre et graveur, Albert Decaris est très tôt reconnu pour son talent précoce. Il reçoit le Prix de Rome de gravure au lendemain de la Grande Guerre et séjourne à la Villa Médicis de 1924 à 1927.

En 1948, Decaris réalise des gravures pour Les Aventures du dernier Abencerage, le troisième ouvrage de Chateaubriand qu’il illustre, après Combourg et Lettres sur Rome. L’Abencerage est pour lui l’occasion de s’essayer à des motifs orientalistes. On retrouve toutefois un regard romain dans sa façon de traiter la ville de Grenade et on comprend son goût pour l’architecture de l’Alhambra, qui lui rappelle les portiques romains. Graveur avant d’être un artiste au service d’un art total du livre, il produit toutefois des images qui, contrairement aux autres éditions, sont indépendantes de la mise en page du texte.

Les éditions populaires et savantes

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Hachette va bouleverser l’édition populaire en mettant sur le marché des produits éditoriaux bon marché. En 1867, comme l’élite des lecteurs de Chateaubriand voyage de plus en plus, les éditions Hachette cherchent à les séduire en lançant une nouvelle collection : La Bibliothèque des chemins de fer.

Cette collection est spécialement destinée aux voyageurs ; un prospectus indique qu’il s’agit « d’occuper leurs loisirs forcés pendant le trajet, leur fournir des renseignements exacts et complets sur tout ce qui peut les intéresser en route et dans les lieux où ils séjournent ; les amuser honnêtement et leur être utile ».

Pour une somme modique, le voyageur peut aller, en lisant, jusqu’en Andalousie durant son trajet ferroviaire et lire en quelques heures quatre-vingt-neuf pages d’aventures en un petit volume. La littérature de gare débute son histoire avec l’Abencerage. Cependant, si le prix de ce volume est modeste et son édition peu soignée, le lectorat fait toujours partie d’une certaine élite. En effet, dans les années 1870, le transport en train n’est pas un moyen de locomotion populaire.

À la suite de cette publication, d’autres vont suivre. Ancêtre du livre de poche, ces livres assurent une vaste diffusion à ce roman de Chateaubriand, qui resta durant longtemps, au cours du XIXe siècle, cantonné à un volume des œuvres complètes.

Les Abencerages dans l’art
et sur scène

Boabdil, dernier émir de Grenade

C’est au VIIIe siècle que débute la Reconquista. Durant tout le Moyen Âge, les royaumes chrétiens entreprennent de regagner les territoires musulmans de la péninsule ibérique. Ils y parviennent définitivement le 2 janvier 1492 avec la prise de Grenade, dernier bastion musulman, où régnait l’émir nasride Boabdil (1459-1533).

Le thème des derniers Maures inspire l’imaginaire du XIXe siècle et la représentation de Boabdil quittant Grenade devient l’un des sujets privilégiés de l’orientalisme. Appelée « Le Soupir du Maure », cette iconographie se retrouve tout au long du XIXe siècle dans la littérature, le théâtre, l’opéra, la peinture et la gravure. Les collectionneurs d’antiquité allaient jusqu’à attribuer à Boabdil la propriété de nombreuses épées andalouses du XVe siècle.

Plusieurs visions de l’Orient se côtoient au XIXe siècle : c’est tantôt un lieu enchanteur, tantôt un lieu de guerre. Au milieu de toutes ces images, Grenade incarne la chevalerie et la bravoure dans le cadre luxueux de l’Alhambra.

Le soupir du Maure de Marcelino de Unceta

Ce tableau représente le roi Boabdil, le dernier émir de Grenade, soupirant en quittant à tout jamais la ville qui l’a vu naître et sur laquelle il a régné.

L’œuvre est signée Marcelino de Unceta. Élève à l’École Supérieure de Peinture de Madrid, il vit entre Madrid et Saragosse, et participe à divers Salons de 1858 à 1871. Ce peintre fait partie des artistes qui, avant et après lui en Espagne, s’approprièrent le thème du « Soupir du Maure ». Il peint un roi solennel, majestueux et triste, marchant avec sa suite dans un paysage désertique. Image de la chute et de l’exil, l’œuvre est remarquable dans le rendu des matières et des détails.

C’est par la mention de Boabdil que s’ouvre le roman de Chateaubriand : « Lorsque Boabdil, dernier roi de Grenade, fut obligé d’abandonner le royaume de ses pères, il s’arrêta au sommet du mont Padul. De ce lieu élevé on découvrait la mer où l’infortuné monarque allait s’embarquer pour l’Afrique ; on apercevait aussi Grenade, la Véga et le Xénil, au bord duquel s’élevaient les tentes de Ferdinand et d’Isabelle. À la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquaient encore çà et là les tombeaux des musulmans, Boabdil se prit à verser des larmes. La sultane Aïxa, sa mère, qui l’accompagnait dans son exil avec les grands qui composaient jadis sa cour, lui dit : "Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme !" Ils descendirent de la montagne, et Grenade disparut à leurs yeux pour toujours. » (Les Aventures du dernier Abencerage)

Boabdil a nourri l’imaginaire pictural mais aussi littéraire tout au long des XIXe et XXe siècles.

« Boabdil suivi d’une faible escorte, vint à la rencontre de Ferdinand et d’Isabelle : il leur livra les clefs de sa capitale, puis il s’éloigna, la honte au front, l’âme bourrelée de regrets ; sa famille et ses serviteurs l’attendaient dans un village voisin, d’où ils partirent pour l’Afrique. Boabdil était plein d’une vive émotion, et des larmes coulèrent le long de ses joues. C’est alors que sa mère lui adressa ces paroles que j’ai citées ailleurs : - Vous avez raison de pleurer comme une faible femme l’empire que vous n’avez pas su défendre comme un roi. »

(Washington Irving, L’Alhambra : chroniques du pays de Grenade, 1843, traduction P. Cristian)

« Ce cavalier qui court vers la montagne,
Inquiet, pâle au moindre bruit,
C’est Boabdil, roi des Mores d’Espagne,
Qui pouvait mourir, et qui fuit ! »
(Théophile Gautier, Le soupir du More, 1844)

« Et le nom de ta gloire éteint dans la mémoire humaine. Ce nom dont l’avenir te destitue à tout jamais. Comme une approche d’aviron vers un rivage d’île. Comme une balle d’enfant dans un escalier qui fuit. Une rime à je ne sais quoi d’amer ô Boabdil. Une corde brisée à la guitare de la nuit. »
(Aragon, Le fou d’Elsa, 1963)

À l'opéra

Les Abencerages ou l’Étendard de Grenade de Luigi Cherubini (1813)

L’histoire n’a pas de lien avec celle de Chateaubriand. Le sujet est tiré de Gonzalve de Cordoue, ou Grenade reconquise, roman poétique publié par Jean-Pierre Claris de Florian en 1791.

L’œuvre de Florian fut transposée pour l’opéra par le librettiste Étienne de Jouy. L’œuvre est créée à Paris en 1813 à l’opéra de la rue de Richelieu.

Au milieu du XVe siècle, dans l’Alhambra de Grenade, deux tribus maures – les Abencerages et les Zégris – sont en conflit. Almanzor (interprété par le ténor Louis Nourrit) est amoureux de la princesse Noraïme (rôle tenu par la soprano Caroline Branchu), tous deux Abencerages. Alemar (joué par Henri-Étienne Derivis, voix de basse), chef des Zégris, aussi amoureux de la princesse, complote contre Almanzor, mais celui-ci est sauvé par son ennemi, le général espagnol Gonzalve de Cordoue.

Sont notamment présentées dans l’exposition des partitions de morceaux détachés, de chant et une des seules partitions d’orchestre de cet opéra connue en France et conservée à la Bibliothèque de l’Opéra de Paris.

Décors et costumes

Comme souvent sous l’Empire, la mise en scène est brillante. On peut voir ici un rare projet de décor peint pour cet opéra par Isabey, reproduit en panoramique dans l'exposition afin de lui rendre son effet théâtral. Cependant, pour des raisons économiques, on recycle parfois les décors venant d’autres opéras (le palais de la princesse Noraïme à Grenade est tout simplement celui d’Atar dans Tarare, opéra d’Antonio Salieri se déroulant dans le golfe Persique), mais aussi des costumes, comme l’indique une mention au crayon sur l’une des planches présentées.

La réception de l’œuvre

La critique publiée dans la Gazette de France du mercredi 28 juillet 1813 salue la partie instrumentale qui « sans être jamais surchargée, est d’un travail tellement délicat et fin, qu’elle exige une exécution singulièrement nette et précise ». L’interprétation de l’orchestre de l’Académie impériale fait également le bonheur des critiques. Le soir de la première, Napoléon et Marie-Louise font une apparition acclamée à la fin du premier acte.

Luigi Cherubini (1760-1842)

Né à Florence, Cherubini travaille pour la cour de France, où il s’installe en 1787. Il est nommé directeur du Théâtre de Monsieur aux Tuileries en 1789. Compositeur de l’Ancien Régime, de la Révolution, du Directoire, du Consulat puis de l’Empire, Cherubini est également au service des Bourbons lors de la Restauration. Il obtient de Louis XVIII un poste à l’Académie des Beaux-arts et compose une messe de requiem en l’honneur de Louis XVI.

Ses conceptions de l’harmonie et de l’orchestration prennent la suite de Gluck et de Mozart. Considéré comme un romantique, il est admiré en Allemagne par Beethoven, Schumann, Wagner et Brahms. Sa musique religieuse ayant connu un grand succès, il délaisse les compositions dramatiques.

En 1862, le ministre de la Maison de l’Empereur et des Beaux-Arts commande ce buste de Cherubini au sculpteur Alexandre-Joseph Oliva. Livré en 1864, il est exposé au Salon puis, trois ans plus tard, à l’Exposition universelle. Cette commande officielle montre l’importance et la renommée de Cherubini sous l’Empire.

Étienne de Jouy (1764-1846)

Dramaturge, librettiste et chansonnier, Étienne de Jouy est l’auteur de livrets de plusieurs grands opéras du début du XIXe siècle, comme La Vestale de Spontini (1807) et Guillaume Tell de Rossini (1829).

Caroline Branchu (1780-1850)

Soprano extrêmement célèbre en son temps, Caroline Branchu a tenu une centaine de rôles dans sa carrière et a chanté les œuvres des plus grands compositeurs. Parmi ses compositions les plus célèbres, nous pouvons citer La Vestale, Fernand Cortez et Olympie (trois opéras de Spontini) et bien sûr Les Abencerages de Cherubini.

Louis Nourrit (1780-1831)

Ténor, Louis Nourrit est surtout connu pour les rôles d’Aladin (dans Aladin ou La lampe merveilleuse de Nicolò), Harem (dans La Caravane du Caire de Grétry), Colin (dans Le Devin du village de Rousseau). Il crée également le rôle de Néoclès dans Le siège de Corinthe de Rossini en 1826. Il est le père des ténors Adolphe Nourrit et Auguste Nourrit.

Henri Étienne Dérivis (1780-1856)

Voix basse, Henri Étienne Derivis a chanté dans de nombreuses premières mondiales, comme La Vestale de Spontini et Le Siège de Corinthe de Rossini. Sa dernière apparition a eu lieu le 5 mai 1828, dans le rôle d’Œdipe dans l’Œdipe à Colone de Sacchini. Il est le père de Prosper Derivis, lui aussi voix basse, et grand-père de Maria Derivis, mezzo-soprano de la fin du XIXe siècle.

Aben-Hamet de Théodore Dubois (1884)

Les librettistes, Léonce Detroyat et Achille de Lauzières-Thémines, s’inspirent de la nouvelle de Chateaubriand, qui fait écho aux opéras d’inspiration exotique à la mode à l’époque. Dans ce drame lyrique, Théodore Dubois imprime son talent d’orchestrateur et de mélodiste, puisant à un certain académisme fidèle à la tradition française de Bizet, Gounod, Massenet, Saint-Saëns.

Organiste, pédagogue et compositeur spécialiste de musique religieuse, Théodore Dubois (1837-1924) obtient le Premier Grand prix de Rome grâce à sa cantate Atala (1861). Il est organiste à la Madeleine, directeur du Conservatoire, membre de l’Académie des beaux-arts. Compositeur aujourd’hui oublié, sa création est pourtant considérable, avec plus de 500 œuvres.

C’est cependant avec amertume que, dans ses Souvenirs de ma Vie, il évoque son opéra Aben-Hamet, « dont l’histoire est plutôt douloureuse, bien que cet ouvrage m’ait donné quelques satisfactions artistiques ». En effet, Aben-Hamet ne fut représenté que trois fois, au Théâtre Italien, en décembre 1884 et ne fut jamais repris. « Ce fut un réel succès, consacré par toute la presse, mais le théâtre était dans une situation telle que rien ne pouvait le sauver. Mon ouvrage ne fut joué que trois fois, après quoi le théâtre ferma. »

Léonce Détroyat (1829-1898)

Diplômé de l’École Navale, Léonce Détroyat part pour les campagnes de Chine, d’Indochine et du Mexique. Revenu en France, il se lance dans le journalisme et écrit des livres sur des sujets divers : le fonctionnement de l’armée française, la liberté de l’enseignement, les chemins de fer en Amérique... Enfin, il offre sa plume au théâtre : mélomane passionné, il devient librettiste. En 1884, il écrit le livret d’Aben-Hamet, mis en musique par Théodore Dubois.

Achille de Lauzières-Thémines (1818-1894)

Journaliste et critique musical, Achille de Lauzières-Thémines est un Français né en Italie, pays avec lequel il conserva de nombreuses attaches. Mélomane et italophone, il écrit des livrets et est fréquemment sollicité pour traduire des opéras en italien, l’une des langues de la musique. L’usage de l’italien pour les opéras va en s’étiolant à la fin du XIXe siècle mais, dans la mesure où Aben-Hamet est joué au Théâtre Italien, le livret doit naturellement être adapté.

Victor Maurel (1848-1923)

Baryton né à Marseille, Victor Maurel est engagé dès 1869 à la Scala de Milan. Sa carrière est brillante et internationale : il joue à New York, Londres, le Caire, Moscou, Saint-Pétersbourg. Il revient à Paris comme directeur du Théâtre Italien en 1883. Il finit par créer son école de chant à Paris en 1906 avant de la déplacer à New York en 1909 où il finit ses jours.

Édouard de Reszké (1853-1917)

Basse d’origine polonaise, Édouard de Reszké débute sa carrière à l’Opéra de Paris, notamment dans l’Aïda de Verdi. Son succès est rapidement international, il joue aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Il chante parfois avec son frère, Jean de Reszké qui est ténor. Ensemble, on les surnomme « les deux Reszké ».

Emma Calvé (1858-1942)

Soprano à la tessiture large, Emma Calvé connaît un succès international, jouant régulièrement au Royal Opera House de Londres et au Metropolitan Opera de New York. Elle est notamment connue pour avoir joué Carmen dans l’opéra éponyme de Georges Bizet.

Aben-Hamet réinterprété par Jean-Claude Malgoire

En mars 2014, 130 ans après les trois représentations d’Aben-Hamet, le compositeur Jean-Claude Malgoire décide de montrer à nouveau l’opéra de Théodore Dubois sur scène. Le matériel d’orchestre ayant disparu, Jean-Claude Malgoire et Vincent Boyer ont ressuscité l’œuvre à partir de la partition piano et chant. Un travail colossal, à partir des archives familiales et des traités d’orchestration, a permis de restituer les traits d’harmonie de l’époque du compositeur et de revoir la traduction française du livret original en italien, dont l’intolérance religieuse pouvait choquer.

« C’est un orchestre très complet, déclare Jean-Claude Malgoire en 2014, avec beaucoup de couleurs, de la harpe, des percussions claires… Cette musique scintille. De plus, le saxophone apparaît dans ces années-là. Dubois l’utilisait beaucoup. Je l’ai adopté aussi. » Soignant particulièrement le raffinement instrumental et la lisibilité du contrepoint, il livre une réinterprétation de l’imaginaire musical de Dubois, en un hommage, à plus d’un siècle d’écart, d’un compositeur à un autre.

Aben-Hamet est représenté trois fois en mars 2014 à l’Atelier lyrique de Tourcoing.

Au théâtre

Boadbil d’Élisa Mercœur (1831)

Élisa Mercœur achève sa tragédie en 1831, en espérant que cette pièce lui apportera de quoi sortir de la misère. Elle prend pour inspiration les romans de Florian et de Chateaubriand et apprend quelques mots d’arabe pour s’approprier les personnages.

Elle place l’intrigue à Grenade à la fin du XVe siècle. La cité est alors divisée entre plusieurs tribus maures, parmi lesquelles les Zégris et les Abencerages se vouent une haine mortelle. Le roi de Grenade se nomme Boabdil, un Zégris ; il doit juger Aben-Hamet, un Abencerage, condamné à mort. La belle Zoraïde est choisie pour être l’arbitre de son sort. Boabdil accepte d’épargner Aben-Hamet et de le condamner à l’exil si Zoraïde l’épouse. Or, la jeune femme et Aben-Hamet sont amoureux. Aben-Hamet est assassiné par Aly, conseiller du roi qui le jalousait, Zoraïde s’empoisonne de désespoir et Boabdil est alors seul, sans amour et sans peuple.

Élisa Mercœur fait lire Boabdil au Théâtre Français, mais le directeur s’oppose à voir jouer la pièce. Malgré tous ses efforts, elle ne voit jamais sa pièce sur scène. Nous présentons Élisa Mercœur dans la chambre que Juliette Récamier occupa à la Maison de Chateaubriand car la jeune poétesse dédia sa pièce à Juliette, en lui destinant ces vers d’introduction :

« À vous, ange visible aux regards de la terre,
À vous, qui, tant de fois accueillant ma douleur,
Avez, en soulageant le poids de ma misère,
Versé de la pitié le baume salutaire
Sur les blessures de mon cœur. »

Élisa Mercœur (1809-1835)

Née à Nantes d’une fille-mère brodeuse, Élisa Mercœur est une enfant précoce qui grandit dans un milieu modeste. Elle publie ses premiers vers dans la presse à seize ans : son jeune âge la démarque et l’introduit dans la société savante et littéraire de Nantes. Dès 1827, elle publie son premier recueil de poésie qui connaît un succès commercial mais local. Son talent et sa jeunesse la font vite remarquer auprès des Académies régionales, notamment celle de Lyon présidée par Chateaubriand. Elle quitte sa ville natale pour rejoindre Paris, où elle fréquente des salons littéraires. Les commandes et les ventes se font rares malgré la renommée de celle que Paris surnomme « la muse armoricaine ». Elle tente de suicider, survit pour être emportée par la tuberculose en 1835, à seulement 25 ans.
 
Dans son premier recueil de poésie, Élisa Mercœur s’adresse à Chateaubriand en un poème qu’elle lui dédie : « Mais toi, chantre sublime, à la voix immortelle / Demain si tu l’entends, la mienne qui t’appelle / Aura des sons plus purs que ses chants d’aujourd’hui [...] Si le chêne lui prête un rameau tutélaire / Il s’attache il s’élance, il s’élève avec lui. »
Chateaubriand salue son génie et lui répond qu’il est « un mauvais appui. Le chêne est bien vieux ; et il s’est si mal défendu des tempêtes, qu’il ne peut offrir d’abri à personne ».
De son côté, Victor Hugo lui écrit : « Votre place est déjà marquée parmi les femmes les plus distinguées de ce temps. »

Le dernier Abencerage, de Pierre-François Beauvallet (1851)

Cette pièce, écrite par Beauvallet et jouée en 1851 au Théâtre Français, est fortement inspirée du roman éponyme de Chateaubriand. L’histoire y est très semblable : Aben Hamet retourne à Grenade, terre de ses ancêtres, pour y chercher vengeance contre les Bivar. Arrivant dans cette ville, il rencontre Julia, descendante du Cid, lequel avait chassé les musulmans hors de Grenade.
Chateaubriand n’est toutefois pas la seule inspiration de Beauvallet, qui, très marqué par le répertoire classique, veut s’inscrire dans la suite du Cid de Corneille, dont il cite un vers dans le prologue de sa pièce.
Entre classicisme et romantisme, cette pièce ne connaît pas un grand succès. Elle n’est pas rejouée après 1851 mais témoigne une fois de plus du succès de Grenade tout au long du XIXe siècle.

Pierre-François Beauvallet (1801-1873)

Pierre-François Beauvallet, décrit comme « robuste, les épaules carrées, le visage énergique, les yeux profondément enfoncés sous l’arcade sourcilière », a une carrière jalonnée de réussites. Son physique imposant lui offre plusieurs rôles de caractère, et inspire les auteurs qui composent des personnages pour lui, notamment Brutus dans Le testament de César d’Alexandre Dumas. Son talent d’acteur se double également d’un talent littéraire : il écrit plusieurs pièces, dont Le dernier Abencerage.

Luigi Cherubini : archives inédites

Un compositeur injustement oublié

à la place de Luigi Cherubini dans l’histoire de la musique est paradoxale. Reconnu en son temps comme l’un des plus grands musiciens vivants et comme l’un des fondateurs d’un langage musical nouveau et de l’opéra moderne, Cherubini a été admiré par de nombreux compositeurs comme Beethoven, Carl Maria von Weber, Robert Schumann ou Richard Wagner. Hector Berlioz, avec qui les rapports étaient particulièrement tendus, voyait en lui un « modèle sous tous les rapports ». Possédant à fond son métier, il se considérait lui-même comme un des fondateurs de l’école française dramatique qui, selon ses propres mots, réunit la (…) mélodie italienne à l’harmonie allemande ». Pourtant, il est aujourd’hui très largement oublié, particulièrement en France, son pays d’adoption, et sa musique n’est que très peu interprétée et enregistrée.

Ce désamour a plusieurs causes. La première est que le triomphe de la musique allemande « savante » et de l’opéra romantique italien n’ont pas laissé de place aux compositeurs français de la première moitié du XIXe siècle qui, tous, souffrent du même oubli. Qui connaît encore Méhul, Catel, Le Sueur, Grétry, Boieldieu et Gossec ? Plus largement, c’est toute la musique française de 1760 à 1830 qui a longtemps été jugée médiocre et tenue dans un profond mépris par les Français eux-mêmes. La redécouverte de ce répertoire est largement entreprise mais elle commence à peine à toucher Cherubini.

La seconde raison est que Luigi Cherubini est difficile à classer : né à Florence, éduqué en Italie où il a connu ses premiers succès dans le domaine de l'opéra seria, Français d'adoption mais jugé trop Italien par certains, trop Français par d’autres (dont Napoléon), contemporain de Rossini et de Beethoven mais étranger à leur influence, il était prisonnier d'une pensée et d’un style classiques et se sentait égaré dans la période romantique dont il sut néanmoins traduire les premiers émois.

De plus, cet homme qui sous des dehors austères cachait une âme sensible et un tempérament dépressif, était souvent sur la défensive, voire agressif – son disciple Adolphe Adam disait de lui qu’il avait « un tempérament toujours égal, puisque toujours en colère » – et ce caractère difficile l’a largement desservi aux yeux de la postérité.

Enfin, sa toute-puissance à l’époque de la Restauration a fait de lui « l’ennemi à abattre » pour la génération romantique qui a contribué à laisser de lui une injuste image réactionnaire et passéiste.

L’exposition présente des archives inédites du compositeur Luigi Cherubini, retrouvées par ses descendants.

Le château de la Tuilerie où les documents ont été retrouvés a été construit en 1887 par un cousin germain du comte François de Montholon de Sémonville qui n’a pas eu d’héritier et qui le lui a donc légué. Il est probable que les documents ont été hérités par le comte de Montholon par sa mère.

Ces documents, qui portent un éclairage nouveau sur l’auteur de l’opéra Les Abencerages, sont présentés dans l’exposition sous quatre thèmes :

- La carrière officielle de Cherubini

- Les honneurs de Cherubini

- Un compositeur exigeant aux relations difficiles avec ses collègues

- Cherubini intime

Nous donnons ici un bref aperçu des documents visibles dans l’exposition, en choisissant un document par thème.

Réquisition du Comité de Salut Public

Sous la Révolution, dans un premier temps, Cherubini entre comme simple musicien dans la musique de la Garde Nationale, dirigée par Bernard Sarrette (1765-1858), pour laquelle il compose des marches. Puis, lors de la création par la Convention, le 18 novembre 1793, de l’Institut National de Musique, également dirigé par Bernard Sarrette, il en devient un des professeurs et membre de son administration. En août 1795, l’Institut devient Conservatoire de Musique.

Le document présenté ici, daté du 4 floréal an II (23 avril 1794), atteste de l’appartenance de Cherubini à l’Institut National de Musique. Parmi les signataires, on remarque le nom de Sarrette et de ses collègues, parmi lesquels Méhul. Dans sa volonté de maîtriser tout l’appareil d’État, le Comité de Salut public se réserve le droit de réquisitionner les professeurs de l’Institut pour les cérémonies dont le régime est friand. Il est curieux de constater que le nom de Robespierre est rayé alors que l’on est à trois mois du 9 Thermidor.

Diplôme de l’Académie des Arts de Prusse

Cherubini est un compositeur très célèbre et reconnu en son temps, qui reçoit de nombreuses décorations, diplômes et récompenses de toute l’Europe. Il est particulièrement apprécié en Allemagne et en Autriche où il effectue un voyage quasi-triomphal en 1805. Le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse (1770-1840) le sollicite au début de l’année 1815 pour venir diriger l’opéra de Berlin, mais il décline cette proposition. Frédéric-Guillaume ne lui en garde pas rancune et, après l’envoi par Cherubini de sa partition de l’opéra Ali-Baba créé en 1833, il lui fait adresser cent Frid’or (des Frédérics d’or, la monnaie étalon du royaume de Prusse).

Deux ans plus tard, l’Académie des Arts de Prusse lui attribue le titre de membre honoraire. Parmi les signatures des membres du bureau, on reconnaît des noms célèbres : le sculpteur Johann Gottfried Schadow (1764-1850), auteur du Quadrige de la Porte de Brandebourg à Berlin, président de l’Académie ; le poète et critique Ludwig Tieck (1773-1853) ; le compositeur Johann Nepomuk Hummel (1778-1837) et le compositeur Gaspare Spontini (1774-1851), autre Italien, qui fut le rival de Cherubini à Paris sous l’Empire puis s’installa à Berlin dans les années 1820.

Surintendance de la Chapelle royale - Rapport annuel de 1816 sur le personnel

Cherubini est nommé à la Surintendance de la Chapelle royale en 1814 et occupe le poste jusqu’à sa suppression en 1830. La surintendance est un poste de directeur, à la fois administratif et musical, du chœur et de l’orchestre chargés de la musique donnée lors des cérémonies religieuses dans la chapelle des Tuileries. Le surintendant est aussi chargé de la composition d’œuvres religieuses. Il partage son poste avec Jean-François Lesueur, autre compositeur, mais exerce l’essentiel de la charge.

Cette évaluation du personnel est un brouillon de quatre pages autographes. Les commentaires sont précis : Cherubini attend du travail et de l’exactitude de ses subordonnés, il est donc élogieux pour ceux qui lui donnent satisfaction et peut être assez rude avec les autres : « médiocre ; passable ; se fait vieux » reviennent plusieurs fois. Assez brefs pour les musiciens, ses commentaires sont plus détaillés pour les choristes. Certains des violons sont très réputés en leur temps, ce qui montre l’excellence de cet orchestre.

Lettre et poème à la citoyenne Tourette, future épouse de Cherubini

Ces deux documents sont de la main d’un certain Pajot, ami de Cherubini et de sa fiancée, Cécile Tourette, une jeune musicienne douée, fille d’un chanteur de la Chapelle royale de Louis XV et Louis XVI, à qui sont adressés la lettre et le poème. La jeune fille est alors à Versailles, où elle a fui la tourmente révolutionnaire. Pajot lui adresse une sorte de calligramme avec un long poème en vers irréguliers dont les rimes, toutes différentes, se terminent en « ade », mais cet exercice virtuose et plaisant n’est pas aussi anodin qu’il le paraît. En effet, c’est alors la Terreur et Cherubini, bien accueilli à Versailles par Marie-Antoinette à son arrivée en France, ayant joué des concerts privés chez Madame de Polignac, la favorite de la reine, et directeur artistique du Théâtre de Monsieur, frère du roi, se sait menacé, malgré les gages de républicanisme qu’il a donnés. Il fuit Paris.

Son ami Pajot, par son ton badin et ses propos sans queue ni tête, dissuade les espions de la police de lire plus loin. Or, sur la deuxième page, sont données des « nouvelles satisfaisantes […] du Cardon de Florence » (Cherubini !). Pajot, ayant rendu visite à l’exilé, se fait l’avocat du Florentin qui se languit de la jeune fille : il est chargé de lui renouveler sa demande en mariage. La démarche a été couronnée de succès car Cherubini, rentré à Paris en octobre 1793, épouse Cécile le 12 avril 1794, ce que célèbre le petit poème joliment calligraphié. Le couple aura trois enfants, deux filles (Victorine, née en janvier 1795, et Zénobie, née en avril 1805) et un fils (Salvador, né en novembre 1801).

Crédits

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Prêteurs
Saragosse, Museo de Zaragoza (Espagne)
Paris, Bibliothèque nationale de France
Paris, Comédie-Française (Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française)
Paris, Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Paris, Musée d’Orsay
Paris, Musée de la Musique
Varzy, Musée Auguste Grasset
Société Chateaubriand
Collection particulière

Images
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CD92/Maison de Chateaubriand
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The New York Public Library
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Claude Germain 
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